Le scénario est une fiction pour certains, une série à épisode pour d'autres, et un film catastrophe pour les plus alarmistes. Trois catégories de citoyens, différemment répartis sur une courbe de Gauss puisque l'opinion publique est majoritairement convaincue que le réchauffement climatique est une réalité et est bien la conséquence de l'activité humaine, tout en jugeant qu'à leur niveau, il est " urgent d'attendre ".
Face à l'opinion, les faiseurs d'opinion, répartis de la même façon mais pour des raisons différentes, de plus en plus rares à considérer le " global warming " comme un phénomène naturel, et de plus en plus nombreux à être tentés par l'usage du signal d'alarme, synonyme d'audimat mais aussi de risque de perte de crédibilité. Aussi, les titres sont souvent alarmistes, et les contenus édulcorés. Mais les scientifiques sont aujourd'hui catégoriques et sonnent le tocsin : la menace est plus grande qu'ils l'ont imaginée, la survie de l'espèce est peut-être entre les mains des décideurs politiques de ce début de troisième millénaire.
|

Le Soleil deviendra-t-il notre pire ennemi? Crédit : © Olivier FRIGOUT |

Tony Blair Crédit : © Communauté Européenne - 2005 |
TONY BLAIR SORT DU RANG
Tony Blair a marqué ce début d'année 2006 par une prise de position forte (1) : " Il est à présent évident que l'émission de gaz à effets de serre, associés à l'industrialisation et la croissance économique d'une population mondiale qui a augmenté par six en 200 ans, provoque un réchauffement climatique à un rythme qui est insoutenable ", écrit-il dans une préface du rapport gouvernemental intitulé " Avoiding Dangerous Climate Change. " (Eviter un changement climatique dangereux). Une déclaration qui pourtant n'a pas produit l'onde de choc que l'on pouvait attendre. Les médias seraient-ils si frileux qu'ils en soient devenus incapables de relayer une telle information ? Les lobbies pétroliers, malgré leur toute puissance, n'ont vraisemblablement pas les moyens, en France et en Europe, de bâillonner la presse ou d'orienter son propos comme ce fut le cas aux Etats-Unis, mais, figés dans une prudence propre aux rédactions de presse et peut-être inspirés par le pouvoir politique, les titres ne se sont pas plus fait l'écho de l'engagement du premier ministre britannique qu'ils ne se le firent de la déclaration solennelle des Académies des sciences des pays du G8, le 7 juin 2005 (2). Le nuage de Tchernobyl n'a pas servi de leçon, une population rassurée est une population docile. Sans aller jusqu'à désinformer, on peut craindre que jusqu'alors, le mot d'ordre fût " soyez prudent dans vos affirmations ".
La conviction affirmée de Tony Blair aurait du entraîner un mouvement des dirigeants européens. Jacques Chirac, si souvent prompt à s'inquiéter des dégradations de l'environnement, si solennel à Johannesburg, n'a pas pris le train en marche. L'impact économique à court terme d'un changement radical de politique est trop fort et semble l'emporter dans tous les arbitrages. Jusqu'à quand ?
Car il semble, aux vues des dernières avancées scientifiques, que l'urgence soit absolue.
|
| SITUATION CATASTROPHIQUE
Un titre aussi racoleur ne se choisit pas à la légère. Plusieurs études menées récemment l'imposent par leurs résultats. Il faut en finir avec le cliché " balnéaire " du réchauffement climatique. L'opinion publique le perçoit encore trop souvent comme des températures plus élevées hiver comme été, une végétation qui va changer, des villes et villages côtiers menacés. La réalité est plus grave et plus menaçante.
La science a récemment déterminé que le réchauffement climatique observé était atténué par un autre phénomène connu : le global diming. Effet de diminution du réchauffement du globe provoqué par la pollution industrielle - les suies d'origine industrielle mêlées aux nuages réduisent la pénétration des rayonnements solaires - cette autre conséquence de l'activité humaine aurait masqué la réalité pendant des décennies, jusqu'à ce que les mesures de lutte contre cette pollution la fasse diminuer. Certaines nouvelles évaluations du réchauffement climatique proposeraient compte tenu de cette nouvelle donnée des fourchettes allant jusqu'à 10°C d'augmentation moyenne au cours de ce siècle, rendant inhabitable la quasi-totalité de la planète. (3)
Cette découverte alarmante n'est hélas qu'une pièce parmi tant d'autres portées au dossier des scientifiques. En effet, une série d'interrogations font craindre une capacité d'autoalimentation de ce phénomène de réchauffement, que les études paléoclimatiques ont déjà observé dans l'histoire ancienne de la Terre.
|
| RISQUES D'EMBALLEMENT
La glace possède un pouvoir réfléchissant très élevé qui participe à réduire l'effet de l'ensoleillement. Les grandes surfaces glacées des régions arctiques et antarctiques renvoient dans l'espace une partie non négligeable du rayonnement solaire, participant ainsi à la régulation thermique de la planète. Mais qu'il s'agisse de la banquise de l'océan arctique, des calottes polaires du Groenland, ou de la partie ouest de la calotte antarctique, le maître mot est à la fonte et de façon importante. La conséquence immédiate est une diminution de la part d'énergie réfléchie et donc une augmentation des températures. Cercle vicieux autoalimenté qui laisse supposer qu'à ce régime, la banquise arctique pourrait disparaître chaque été à partir de 2070 et la calotte groenlandaise disparaître en plusieurs siècles.
Sur quelles observations se fondent les scientifiques pour avancer de tels chiffres ?
|
 |
Un rapport récemment publié de la NASA et du National Snow and Ice Data Center (NSIDC) (4) a révélé que la banquise du pôle Nord n'avait jamais occupé une surface aussi faible depuis plus d'un siècle. En septembre 2005, elle présentait une superficie de 25% inférieure à la moyenne constatée durant les années 1980.
Le 17 février dernier, une étude publiée dans la revue scientifique " Nature " expliquait que les glaciers du sud Groenland rejetaient de plus en plus de glace dans l'atlantique, comme glissant sur un tapis de billes, phénomène imputé à l'eau de fonte entre eux et la roche. Ils pourraient désormais représenter 17% de l'élévation de la mer, soit le double des estimations précédentes.
De la même façon, ces 15 dernières années, la calotte de la partie ouest de l'antarctique s'est déplacée vers la mer à un rythme accéléré, imputable indiscutablement au réchauffement climatique.
Ces banquises continentales, en fondant, viendraient amplifier la hausse du niveau des mers par simple dilatation, à hauteur de 7 mètres pour la totalité de la banquise du Groenland et 5 mètres pour la banquise ouest de l'antarctique. (5)
Inutile de préciser les inondations consécutives à de telles variations, elles concerneraient un nombre d'habitants considérables et des villes emblématiques comme New York, Venise, Londres, Tokyo ou encore Calcutta.
Mais les menaces qui pèsent sont plus graves encore.
|
 |
LES PUITS DEVIENNENT DES SOURCES
Les océans absorbent une grande quantité de carbone. Mais cette dynamique est fonction de la température, et il est à craindre que de puits, les océans se transforment en source de carbone. De la même façon, la végétation rejette plus de gaz carbonique par la respiration lorsque les températures sont plus élevées.
Les taux élevés de CO2 dans l'atmosphère en 2002 et 2003 laissent penser certains spécialistes que ce phénomène serait déjà en train de ce produire.
Pire encore, si la baisse des précipitations sur les forêts tropicales amazoniennes se produit comme redoutée, la multiplication des incendies et le changement de végétation équivaudraient en terme d'apport atmosphérique de CO2 à ce que l'humanité a produit durant le XXème siècle.
|
| BOMBE A RETARDEMENT
Le gaz carbonique n'est pas le seul gaz à effet de serre. Il en est un dont l'activité est 21 fois plus importante et qui est loin d'être négligeable : le méthane. (6)
Présent en énormes quantités dans le permafrost - sol gelé des régions arctiques - et dans le fond des océans sous la forme d'hydrate de méthane, il est susceptible d'être libéré et d'accélérer le réchauffement climatique.
Des chercheurs ont ainsi récemment constaté qu'une superficie d'un million de kilomètres carrés - soit la superficie de la France et de l'Allemagne réunies - de permafrost en Sibérie occidentale a commencé à fondre pour la première fois depuis sa formation à la fin de la dernière période glaciaire il y a 11.000 ans.
L'hydrate de méthane présent sous la mer, et qui représentent 10 mille milliards d'équivalent carbone, ne doit sa stabilité qu'aux fortes pressions et aux basses températures qui règnent au fond des océans. On estime qu'une augmentation de quelques degrés de la température des couches profondes océaniques suffirait à le libérer, comme cela s'est produit il y a 250 et 55 millions d'années, provoquant respectivement la disparition de 95 et 90% des espèces. (7)
Le bouillonnement de méthane observé dans les flaques du permafrost en cours de dégel prend aux vues de ces données paléoclimatiques un tout autre aspect.
|
Evolutions de la concentration atmosphérique en CO2 Variations de la température sur Terre Crédit : © GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) - 2001 |
| AVENIR INCERTAIN
Le climat planétaire semble fonctionner par pallier. Lorsqu'un pallier est franchi, le climat bascule brutalement dans un autre régime. C'est ce que les anglosaxons appellent des " tipping points ", et que nous appelons effets de seuil. Un peu comme s'il y avait une accumulation sans effet apparent puis un changement brutal. C'est cette mécanique qui inquiète le plus les scientifiques car nul ne peut dire si nous avons franchi la limite. La quantité de gaz carbonique que l'humanité a rejeté depuis l'ère industrielle est énorme, et les bouleversements qui s'annoncent et dont nous avons eu les premiers signes ces dernières années - ouragans à répétition, perturbation des phénomènes el niño et el niña, sécheresses et canicules catastrophique… - sont inévitables. Mais la survie de l'espèce humaine dépend vraisemblablement des décisions politiques qui seront prises par les gouvernants dans les quelques décennies qui viennent.
Le problème est double : ces décisions doivent être unanimes et concerner tous les pays quels qu'ils soient. La position actuelle de l'administration Bush, le développement accéléré de la Chine, le poids de l'Inde, sont entre autres des obstacles redoutables. Ensuite, l'impact économique des choix qui s'imposent sur le niveau de vie des pays développer n'est pas compatible avec l'action politique.
En 2000, Al Gore alors vice-président des Etats-Unis et pourtant réputé défenseur de la nature, déclarait à Bill Clinton : " le minimum scientifiquement nécessaire pour combattre le réchauffement de la planète dépasse largement le maximum politiquement faisable pour ne pas perdre les prochaines élections ". L'élection de Georges W. Bush tend à démontrer que l'inaction ne garantit pas non plus le succès électoral.
Lobbies du pétrole, frilosité des élus, insouciance des populations, tous les ingrédients semblent réuni pour que le film catastrophe se réalise.
Un avenir sombre qui désespère la plupart de ceux qui luttent contre cette fatalité. Lors d'une conférence, Jean-Marie Pelt, botaniste de renom et écologiste expliquait combien les spécialistes sont convaincus de la prochaine extinction de l'espèce humaine. Avant sa disparition, Théodore Monod défendait cette hypothèse, tout en la considérant dans l'ordre des choses. Ce fut leur seul point de désaccord, le botaniste, spécialiste des orchidées, préfère espérer que l'Homme trouvera la sagesse et les ressources indispensables à une inversion de tendance.
|
|
| AMORCE DE CHANGEMENT
Croire que Georges W. Bush soit capable de changer de stratégie vis-à-vis des ressources pétrolières est utopique. Mais les catastrophes qui ont frappées la Louisiane et l'ensemble du Golfe du Mexique ont introduit le doute dans l'opinion publique américaine. La fin du mandat du président américain se rapproche, les prochaines élections prévues en 2008 pourraient être déterminantes. La position de Tony Blair est exemplaire et pourrait finalement conduire ses partenaires en Europe à mettre enfin cette question au cœur du débat public. Mais la tâche est considérable.
Le dernier rapport de l'International Climate Change Taskforce (8) préconise que des mesures d'envergure soient prises pour éviter à tout prix que l'élévation de température depuis l'ère préindustrielle ne dépasse 2°C - l'élévation actuelle se situe à O,8°C -, niveau au-delà duquel les conséquences du réchauffement climatique deviendraient inévitablement catastrophiques.
Pour atteindre cet objectif, les pays développés devraient réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d'au moins 60% dans les toutes prochaines décennies. Quant aux pays émergents, leurs efforts seront moindres mais tout de même conséquents. Des chiffres qui sous-estiment peut-être l'effort nécessaire. En effet, d'autres sources considèrent qu'il faudrait réduire d'ici 2030 les émissions humaines de 80% et ceci à l'échelle de la planète pour éviter le désastre écologique qui s'annonce.
Le rapport insiste sur l'effort considérable de recherche et de développement devant être engagé dans les domaines de la production d'énergie propre - c'est-à-dire émettant peu ou pas de CO2 - et de la réduction de la consommation énergétique, et exhorte à un doublement des investissements des pays du G8 dans ces domaines d'ici 2010. (9)
PRISE DE CONSCIENCE DES CITOYENS
Mais les responsables politiques, quelque puissent être leurs convictions et leur volonté d'agir, ne pourront rien imposer sans l'assentiment des citoyens. Une réalité démocratique qu'il leur faudra affronter. Et dans un contexte de consommation effrénée, l'idée même d'économie d'énergie a du chemin à faire. La multiplication des véhicules 4x4 surmotorisés dans nos villes n'est pas un indice de prédisposition des foules à de telles mesures drastiques. C'est peut-être là que va se jouer l'avenir de l'humanité, entre vanité et conscience.
Copyright 2005 - 2008 © sciencesetnature.org - Olivier FRIGOUT Toute reproduction totale ou partielle des textes et illustrations sans accord préalable est passible de poursuites.
Sources :
(1) Avoiding Dangerous Climate Change - 30 janvier 2006
(2) Joint science academies' statement: Global response to climate change - 7 juin 2005
(3) Cleaner skies leave global warming forecasts uncertain, Nature - 12 mai 2005
Global Dimming, BBC 2 -13 janvier 2005
(4) Sea Ice Decline Intensifies, Joint press release of NASA and the National Snow and Ice Data Center - 28 Septembre 2005
(5) A Bit of Icy Antarctica Is Sliding Toward the Sea, Science -24 Septembre 2004
(6) Tipping Points in the Tundra, Science - 28 Octobre 2005
(7) J.P. Kenneth, Methane Hydrates in Quaternary Climate Change: The Clathrate Gun Hypothesis, American Geophysical Union - 2002
(8) International Climate Change Taskforce, MEETING THE CLIMATE CHALLENGE - janvier 2005
(9) Panel Urges Unified Action, Sets 2° Target, Science - 28 janvier 2005
Le blog de Marc et un excellent article sur ce thème : climat.canalblog.com
|